• Marie-Charlotte Duc, Massih Mangal, and Andrew Rupp

La vie sous le régime Taliban - La voix d'une femme

Updated: Feb 23

L’entretien qui suit présente le récit que fait une femme Afghane de la vie en Afghanistan aujourd’hui sous le régime Taliban.


Afin de permettre à son histoire d’atteindre un public plus large, nous publions cet entretien en anglais, en farsi et en français.


Dernières notes : les noms ne sont pas utilisés pour des raisons de sécurité et certaines histoires peuvent contenir des informations dérangeantes ou bouleversantes pour certains lecteurs.


Question : Qu’est-ce que le monde a besoin de savoir sur la situation en Afghanistan ?

Réponse : Très bonne question. La technologie et les outils tels que les réseaux sociaux ont rendu le monde plus petit. Les nouvelles et les informations mondiales sont transmises et accessibles en quelques secondes d’une partie du globe à l’autre. Peut-être que ceux qui sont impliqués dans les questions sociales et politiques sont pleinement conscients de ce qui se passe et se développe dans notre pays.


La situation actuelle du peuple Afghan ne peut être décrite en quelques lignes. La plupart des gens sont conscients de la situation lamentable et opprimée dans laquelle nous nous trouvons. Avec tout ce qui se passe, je vais essayer de résumer la situation en quelques points importants.


Tout d'abord, le peuple afghan est privé de tous les services de bases et d’urgence. La plupart des Afghans n'ont même pas de quoi se nourrir ; dans l'hiver dur et froid de notre pays, les gens n'ont pas de sources d'énergie ou même de bois pour chauffer leurs maisons. En outre, les gens n'ont pas d'emploi. Ils n'ont pas de revenus ou d'argent pour acheter des médicaments pour eux-mêmes ou pour leurs enfants malades.


En raison de la situation actuelle, les enfants ne sont pas scolarisés et ne reçoivent pas d'éducation. Les mères et les pères n'ont pas de travail et restent à la maison, tandis que les personnes qui n'ont pas de maison vivent dans des tentes de fortune sans porte, passant leurs jours et leurs nuits à simplement survivre.


En Afghanistan, les gens mènent une vie sans pitié. Outre le travail, certains vendent leurs enfants et même leurs organes. Ces personnes font tout ce qu'elles peuvent juste pour pouvoir acheter un morceau de pain pour nourrir leurs enfants affamés.


D'autres mendient dans les rues. Même les personnes instruites sont dans la rue et vendent tout ce qu'elles peuvent pour gagner leur vie. Je connais d'anciens employés du gouvernement qui font du travail de jour (comme du forage) en échange de quelques grains de blé. Dans l'état actuel des choses, il est incroyablement difficile pour les gens de gagner leur vie.


Les gens ici sont dans une situation de panique. Lorsque vous sortez de chez vous, les gardes (les terroristes qui sont dirigés par des chefs terroristes) vous fouillent, vous posent toutes sortes de questions sur vos allées et venues et fouillent même votre téléphone portable.


Q : Quelle est la perception générale concernant la politique/les protocoles actuels en Afghanistan ?

R : Lorsque des protocoles sont conçus, ils existent pour résoudre une question ou un problème. Malheureusement, les protocoles élaborés par les Talibans sont eux-mêmes problématiques. Les femmes, qui représentent la moitié de la société, sont privées d’accès à l'éducation et au travail. En imposant de telles règles, les Talibans ont réduit à néant la moitié de la société tout en imposant un fardeau à l'autre moitié (les hommes).


La perception publique des protocoles Talibans en Afghanistan fait l'objet d'un consensus. Puisque les filles ne peuvent pas aller à l'école et que les femmes ne peuvent pas aller travailler, les Afghans à l'esprit ouvert sont dégoûtés par ce genre de règlements imposés. Malheureusement, en raison du niveau d'oppression dont nous faisons l'objet, nous n'avons pas d'autre solution que de nous taire et de regarder ce qu'ils font.


Pour les postes gouvernementaux, les Talibans nomment des personnes sans éducation, ou qui ont étudié seulement dans des séminaires religieux. Tout le monde sait qu'un employé du gouvernement doit avoir certaines qualifications et compétences pour que le gouvernement fonctionne correctement. Par exemple, si l'on a besoin d'un ingénieur, il est absurde d'affecter un mollah ou un semi-mollah à ce poste, car une spécialisation est nécessaire.


Récemment, des rapports ont montré comment la Chine est impliquée dans des opérations d'exploitation minière ici en Afghanistan. Ce type d'opérations nécessite des spécialistes spécifiques à ces contrats pour conclure des accords. Il est donc impossible qu'un Mullah ou un Mawlawi (quelqu'un qui a étudié dans des séminaires) puisse mettre en œuvre des contrats miniers qui profiteront aux Afghans. Malheureusement, il existe de nombreux exemples de ce genre.


J'ai beaucoup de rancœur car j'ai passé des jours et des nuits à étudier dur pour obtenir ma maîtrise. J'espérais servir et travailler pour la croissance et le développement de mon pays. Maintenant, je ne suis qu'une femme au foyer, qui reste à la maison à cause de ce qui se passe dans mon pays.


Mon mari est maintenant sans emploi, et il reste à la maison. Il n'y a aucune source de revenu pour nous. Mes enfants ne reçoivent pas d'éducation appropriée car ils ne peuvent pas aller à l'école. La vie est très difficile pour moi, et j'endure beaucoup de stress, car je n'ai pas d'autre choix que de subir.


Q : Comment le régime taliban a-t-il changé votre mode de vie ?

R : L'avènement des Talibans a eu un impact négatif sur tous les aspects de ma vie : financier, physique, spirituel, social, etc.


Avant tout cela, mon mari et moi avions un emploi. Nous travaillions et payions des impôts gouvernementaux pendant que nos enfants étudiaient et poursuivaient leurs études. Nous aidions également des familles pauvres tout en payant les salaires des autres personnes qui travaillaient pour nous. Même si la situation en Afghanistan n'était pas toujours bonne, nous gagnions bien notre vie.


Aujourd'hui, mon mari et moi sommes au chômage. Nos enfants sont à la maison, sans école ni éducation. Nous ne pouvons même pas nous permettre de maintenir cette vie ; nous sommes à la merci de l'aide financière de nos familles à l'étranger et passons nos journées dans une situation désespérée. Nous avons été frappés financièrement et socialement, et nous sommes constamment, jour après jour, confrontés à des traumatismes psychologiques et mentaux.


Q : Quelle est votre opinion sur les Talibans et leurs politiques ?

R : La majorité des pays du monde ont séparé religion et politique (État et religion). Ils sont gouvernés par un système politique et par des personnes qualifiées et expérimentées pour prendre certaines décisions. Ce sont des professionnels qui peuvent fournir des services essentiels à la population. Tout le monde sait qu'un gouvernement ne devrait jamais être dirigé par une religion, pourtant, les Talibans veulent gouverner avec cette dernière en espérant faire progresser et développer notre société. Cela n'est tout simplement pas possible.


Ils utilisent la religion comme un outil. Leur règne mènera notre pays à la ruine. Il existe même des protocoles qui restreignent l'apparence des gens, comme le port de la barbe pour les hommes ou le port du hijab pour les femmes. Les femmes ne sont pas autorisées à quitter la maison ; il ne nous est pas permis de travailler ou de poursuivre des études. Il y a tellement de restrictions.


Je déteste les Talibans et leur politique.



Q : Que pensez-vous des droits des citoyens Afghans ?

R : Les Talibans ne nous ont laissé aucun droit. Ils nous ont enlevé notre droit à l'éducation (particulièrement pour les femmes et les filles), notre droit à la liberté de parole et notre droit d'expression. Nous devons porter des vêtements spécifiques et maintenir une certaine apparence en fonction de leurs règles. Ils nous ont tout pris.


Les femmes Afghanes sont les mêmes que les femmes de toute autre nationalité. Malheureusement, en raison des politiques et des lois des Talibans, les femmes doivent rester enfermées à la maison. Nous ne sommes pas autorisées à travailler, et nous ne pouvons même pas sortir sans un tuteur masculin. Les Talibans sont des misogynes à l'esprit fermé et pourtant, étonnamment, 90 % de leur vision tourne autour des femmes.


Selon les Talibans, les femmes n'ont pas le droit de se manifester. Il y a eu un cas où au moins six femmes ont osé élever la voix avant de disparaître. Personne ne sait où elles se trouvent.


Il y a des millions de femmes en Afghanistan qui n'ont pas de partenaire masculin ramenant un revenu à la maison. Elles n'ont pas d'homme pour sortir faire les courses ou les emmener chez le médecin.


Les Talibans, avec leurs règlements cruels, n'observent pas les faits objectifs. Ils dictent que les femmes ne doivent pas travailler, qu'elles ne doivent pas quitter la maison sans un tuteur masculin et qu'elles ne doivent pas poursuivre leurs études.


Q : Quelle est l'opinion générale sur les Talibans ?

R : Les Talibans sont essentiellement des entrepreneurs de la religion. Pour nous, Taliban signifie misère. Taliban signifie oppression et obscurité. Ce sont des destructeurs.


Q : Pensez-vous que l'aide extérieure est nécessaire ?

R : Le peuple Afghan a un besoin urgent de plus d'aide venant de l’extérieur, car il y a actuellement une famine dans notre pays. Les Afghans ont besoin d'une aide financière, physique et spirituelle. Les communautés internationales doivent faire pression pour que les Talibans respectent les droits des humains, en particulier ceux des femmes, des filles et des enfants, afin de mettre fin à cette oppression et à cette répression.


La discrimination et la tyrannie doivent cesser pour que nous puissions vivre avec le droit de travailler et de poursuivre des études.


Q : La représentation occidentale de l'Afghanistan sous le régime des Talibans est-elle exacte ?

R : Non, elle ne l'est pas. Mais il n'y a pas de réponse claire à cette question. Depuis que les Talibans ont pris le pouvoir, les perceptions et les réactions de la communauté occidentale ont varié. Par exemple, la Norvège invite la délégation Talibane alors que l'Union européenne soutient les droits des femmes Afghanes. Pourtant, l'Union européenne prévoit d'ouvrir ses ambassades en Afghanistan, tandis que d'autres pays réclament des exigences particulières de la part des Talibans.


Il n'y a pas un seul ensemble d'approches ou d'exigences politiques de la part de l'Occident. Certains pays occidentaux nous approchent simplement en fonction de leurs propres intérêts politiques/économiques. Personne ne parle de ce que vivent les Afghans en Afghanistan. Il semble parfois que l'Occident reconnaisse les Talibans comme un groupe terroriste, mais la plupart d'entre eux semblent simplement poursuivre leurs propres intérêts.


Q : Que pensez-vous de la santé mentale des Afghans ?

R : Le concept de bonne santé mentale n'existe pas chez les Afghans. Cela est dû à plus de quarante ans de guerre, de conflit et de souffrance permanente. Nous sommes confrontés à des formes graves de troubles de la santé mentale, qui ont fait disparaître la patience, la tolérance et la paix de l'esprit des Afghans.


Vous ne verrez personne de joyeux dans nos villes. C'est parce que nous souffrons et que nous devons faire face à des problèmes de santé mentale et physique permanents. Les guerres nous ont enlevé nos moyens d’exister. Nous n'avons pas d'espoir, pas de bonne santé, pas de nourriture (et maintenant nous sommes confrontés à la famine), et les gens sont atteints de maladies incurables avec des médicaments inadéquats.


Q : La toxicomanie est un problème grave, car environ 5 millions d'Afghans y sont confrontés. Comment cette situation peut-elle être améliorée ?

R : D'après mes recherches, des millions d'Afghans sont dépendants des opiacés et des drogues. Les politiques des Talibans à l'égard des toxicomanes en Afghanistan sont tout aussi inefficaces que leurs autres protocoles. Il n'y a aucun espoir pour ces toxicomanes car les Talibans se contentent de les battre et de les torturer. Ils les traitent comme des criminels.


Pour parler franchement, l'Afghanistan a plongé dans une profonde misère. Cette situation a été aggravée par nos pays voisins. Ils sont responsables d'au moins 70 % de la misère de l'Afghanistan, l'Iran jouant un rôle important dans ce domaine.


Q : Qu'est-ce qui vous inspire ?

R : Je n'ai aucun espoir concernant la vie des Afghans. Pour moi, mon inspiration vient du fait que je mène une bonne vie avec ma famille. Je suis reconnaissante d'avoir cela.


Q : D'où tirez-vous votre espoir et votre foi ?

R : J'espère une paix nationale avec un gouvernement formé par le peuple, pour le peuple. Je souhaite servir le peuple avec mon mari afin d’offrir des opportunités à mes enfants de manière à ce qu'ils puissent aller à l'école et recevoir une éducation.


Pour l'instant, nous souhaiterions aller dans un autre pays où nous pourrions vivre en paix et où mes enfants pourront poursuivre leur éducation. Cela me rendrait très heureuse.


Q : Qu'est-ce qui vous rend heureuse en ce moment ?

R : En raison de la situation actuelle, les Afghans n'ont rien à faire. Je suis occupée par les tâches ménagères du matin au soir, et je serai très reconnaissante si un jour je pourrais servir mon peuple et ma patrie en accomplissant des tâches en dehors de la maison.


Q : Que voudriez-vous dire si le monde entier vous écoutait ?

R : Ne laissez pas l'Afghanistan tout seul. Ne laissez pas l'Afghanistan aux mains des terroristes. Ne laissez pas le droit des femmes, des enfants, des minorités ethniques et de tous les autres, se faire violer continuellement.


Photo source:

https://www.indiatimes.com/news/world/how-lives-of-millions-of-afghan-women-are-set-to-change-under-the-taliban-rule-547320.html

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